Pierre Buraglio, Impresos, dibujos, libretas (1962/2020) Exposición dedicada a Eduardo Arroyo

 

Pierre Buraglio – «Imprimés, dessins, carnets (1962/2020)

Exposition dédiée à Eduardo Arroyo»

Pierre Buraglio n’est pas à l’Institut français de Madrid par hasard. Lié à Eduardo Arroyo par une connivence ancienne et par un profond attachement à leur pratique artistique, tous deux sont entrés très tôt dans l’art de la lithographie et de la sérigraphie pour en explorer les ressources infinies.

Pierre Buraglio s’éveille au monde à Charenton, un mois à peine avant le communiqué victorieux du général Franco “La guerre est finie”, deux ans après la naissance d’Arroyo à Madrid.
Tous deux doivent apprendre à se passer de leur père. La seconde guerre mondiale dérobe celui de Buraglio pendant trop longtemps, la mort efface celui d’Arroyo en 1943, peu de temps après son admission au Lycée français de Madrid.

Ainsi, les deux artistes sont liés par ce que la vie leur enlève. Et par ce qu’elle leur apporte : le Salon de la Jeune Peinture, l’Atelier populaire des Beaux-Arts, la revue Rebelotte, dans le Paris des années 1960. Les étés à Positano. L’Espagne de Zurbaràn à Picasso. La bienveillance et l’enthousiasme pour les productions des autres.

Pierre Buraglio ne fait pas mystère de ses quatre annéees d’"établi” durant lesquelles, à l’issue des événements de mai 68, il interrompt sa pratique artistique. Afin de contribuer à changer le monde, il devient receveur sur les presses rotatives d’une imprimerie de la banlieue parisienne. Nourri par cette longue épreuve, politique et spirituelle, son travail de peintre reprend le dessus sans trahir son militantisme.

Cette digression biographique donne un bref aperçu des conditions d’émergence de la part de l’oeuvre imprimée que Pierre Buraglio déploie aujourd’hui sur les cimaises de la Galerie du 10.

Ces imprimés installent le récit d’une rencontre avec le bleu des mots "MerMerMer" déclinés dans une sérigraphie monotype de 1984. Il y a de la poésie dans ce fragment du titre du quotidien Le Méridional, “un horrible journal” dont Buraglio retient les trois premières lettres pour dire le bleu. C’est aussi sur le bleu que se détache le grand rectangle de la maison 94 bleu, construite par le grand-père de l’artiste, inébranlable, enracinée qu’elle est dans l’intimité de son Val de Marne. Sur une autre nuance de bleu se de?coupe la silhouette singulière du rocher artificiel du Zoo de Vincennes. "Le rocher de tonton Serafino" imprimé sur différents papiers établit une sorte de topographie familiale en même temps qu’il en dresse la mémoire.

S’installe aussi la déroutante répétition du motif des deux casques accolés par l’arrête de leur cimier, saisis dans l’immobilité. La première guerre mondiale se dessine avec ces trois sérigraphies Rosa & Karl qui nous conduisent à interroger l’Histoire à travers le sort de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, morts d’avoir été pacifistes et révolutionnaires. On est frappé d’apprendre que Rosa est aussi le prénom de la grand-mère maternelle de l’artiste qui met ainsi discrètement l’accent sur sa propre histoire et édifie une représentation allégorique de la mort. Joseph Delteil aurait pu les accompagner de la dédicace avec laquelle il ouvre son roman Les Poilus :

“Aux morts, pour qu’ils vivent, aux vivants pour qu’ils aiment”.

Le récit que construit Pierre Buraglio se fait dialogue avec les maîtres du passé. "Autour de Manet "nourrit la reflexion de l’artiste autour du fragment, de sa pratique ancienne de la rature et de l’oblitération. Face à "Autour de ... Géricault. La capote du grand-père de S. "la vision se concentre sur la capote militaire de drap noir, un modèle croisé censé protéger davantage le soldat du froid. C’est pour cela qu’elle est fermée par deux rangées de six boutons dorés, mais l’un d’eux manque à l’appel. Le col rouge arbore le numéro d’un régiment. La bride est bien visible sur l’épaule offerte au regard, un paysage bucolique- un réemploi- occulte l’autre. En révélant les détails de ce vêtement Buraglio donne corps à une silhouette aux mains schématisées et au visage caviardé, défiguré pour se poser et nous poser la question obsédante du portrait.

Il interprète le Saint François de Zurbaràn, une huile sur toile de grandes dimensions conservée au muséee des Beaux-Arts de Lyon, dans la lithographie de format plus réduit "D’après ... Zurbaràn". Les points de suspension du titre dénotent une rupture, une fragmentation. Le fait est que Buraglio escamote le visage du saint et décline en deux variations sa robe de bure couleur sépia de part et d’autre d’une ombre bleue.

Il accorde la même attention à un objet apparemment anodin de notre quotidien et réalise la "Suite enveloppes", en assemblant des enveloppes commerciales qu’il a glanées comme autrefois les paquets de gauloises bleues. Il y a de la poésie dans cette capacité à ôter ainsi le voile du familier.
Une caractéristique que Buraglio retrouve dans les romans d’Emmanuel Bove. “Tiens, voilà quelqu’un!” se serait écrié Sacha Guitry à la lecture de "Mes amis" le premier roman de cet auteur, paru en 1924. L’ouvrage connu un grand succès mais à partir de la Libération l’écrivain tomba dans l’oubli pour ne jamais cesser d’être redécouvert. Pierre Buraglio transpose ce qu’il y a de visuel dans l’écriture de Bove à travers une collection de portraits/autoportraits EB/PB quasiment neutres mais sans cesse renouvelés.

Comment ne pas voir dans l’hommage qu’il rend au tableau Guernica avec "Tribute to Picasso" sa fréquentation du jazz. Il laisse transparaître un rythme tout en rupture dans un montage où il juxtapose la Tête de Montserrat criant de Julio Gonzalez et les bébés sacrifiés du "Massacre des Innocents" de Giotto et Poussin qui restituent la force douloureuse du tableau de Picasso.

En considérant l’ensemble de ce travail imprimé, on pourrait emprunter à Stefan Zweig sa phrase à propos de Balzac: “Comme tous les grands artistes, Pierre Buraglio ne connaît d’autre loi que celle de son oeuvre.”

Fabienne Di Rocco

Pierre Buraglio, Impresos, dibujos, libretas (1962/2020) Exposición dedicada a Eduardo Arroyo

4 Novembre 2021 - 10 Décembre 2021

Institut Français, Madrid

Plus d'informations
Demande d'information
Annuler